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Rencontre avec Fair, un étudiant qui a pris ses crayons pour rire de tout

Rire et faire rire sur l’actualité par le dessin, c’est l’ambition de Fair un jeune étudiant qui a pris ses crayons dans la lignée de Charlie Hebdo.

Charles, 20 ans, khûbe en classe préparatoire B/L, a pris les crayons pour rire de tout après les attentats de janvier 2015. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de son histoire, de sa passion, de sa rencontre avec Charb et de son engagement.

 

Avant les événements de janvier et tes débuts de caricaturiste, tu dessinais déjà ?

Depuis tout petit je dessinais un peu, je me débrouillais pas trop mal, mais sans plus. Je dessinais de temps en temps et des choses complètement inintéressantes, comme des paysages. Mais mon déclic avec le dessin s’est produit lorsque j’ai découvert les possibilités du dessin de presse, à quel point on peut l’utiliser pour se moquer et dédramatiser. Au fond, je crois que j’ai toujours voulu faire rire les gens, mais aussi les faire chier. Et je peux faire les deux avec le dessin de presse.

 

Tu as commencé à dessiner vraiment peu après les attentats de janvier et tu as ouvert ta page Facebook en août 2015. Comment c’est arrivé alors, ce déclic du dessin ?

Effectivement ça a commencé à ce moment-là. En fait, quand j’avais 15 ans, j’ai rencontré Charb. Je viens de Sens, et là-bas mon père a créé le Cercle Condorcet, une association qui organise différents débats. Charb y était invité pour parler de la liberté d’expression et du droit au blasphème, qui « grâce à Dieu » est toujours autorisé, pour reprendre les mots de Barbarin. J’ai donc pu discuter avec Charb, j’étais déjà très intéressé par le journalisme à l’époque. Il avait été très sympa et il m’avait dit « J’espère qu’un jour on bossera ensemble à Charlie Hebdo. » Il m’avait fait un petit dessin, que je garde toujours sur moi pour me motiver. Il m’encourage à faire de la merde, alors j’en profite.

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Voilà c’est lui qui m’a donné envie de faire du journalisme. Quand j’ai appris qu’il avait été assassiné, ça m’a fait un choc. Alors le besoin de dessiner m’est devenu vital et nécessaire. Je n’avais jamais fait de dessin de presse avant, mais j’ai eu envie de m’exprimer. En plus ça correspondait à une affirmation de mes idées politiques et de ma volonté de m’engager. Et puis bien sûr, tout ça a été confirmé par l’appel de Luz, le fameux « Vous êtes Charlie, prouvez-le ! » Ça a eu un écho très fort avec mon expérience. J’ai toujours en tête l’image d’un crayon qui est tombé à terre et que je ramasse… Je ne sais pas pourquoi, j’en ai peut-être rêvé.

 

Tu as commencé à dessiner juste après, qu’est-ce qui t’a poussé à les mettre finalement en ligne sur ta page Facebook ?

Les gens et les amis à qui je les montrais commençaient à me dire que ce serait bien de les montrer à d’autres personnes. C’est vrai que c’était le but, mais bon pendant quelques mois il fallait que je m’entraîne un peu. Et puis surtout il a fallu que j’apprenne à me servir de mon scanner, et que j’achète du vrai matos pour dessiner proprement. Quand j’ai commencé, je dessinais avec un stylo bic noir. Donc avant de me lancer, je me suis laissé un temps de progression pour la qualité et la rapidité.

 

Quand tu regardes autour de toi, est-ce que tu trouves que l’appel de Luz a été suivi ?

Je remarque déjà que pendant des événements dramatiques les gens ont de plus en plus tendance à dessiner ou à partager des dessins. Des fois c’est vraiment juste pour marquer le coup, il y a des dessins faits pour être repris et partagés en masse. Mais moi ça ne me dérange pas tant que le dessin reste intelligent. Je trouve ça bien que le dessin ait une place plus importante. Par rapport à une photo, le dessin permet de faire prendre du recul en désacralisant l’horreur. C’est une belle chose de montrer l’absurdité, je trouve ça fort de la dénoncer par le rire.
Après, certains dessins ne servent à rien, par exemple je n’ai pas aimé le dessin de Plantu. C’est bien de montrer son soutien à la Belgique, mais bon avec ce type de dessin on reste dans le pathos. Sinon ça me fait plaisir de voir que d’autres jeunes dessinateurs prennent les crayons. A Nuit Debout, il y a un collectif qui s’appelle Dessin Debout. Ils ont une page Facebook et on peut leur envoyer des dessins, et là on voit qu’il y a pas mal de monde qui utilise le dessin pour s’exprimer.

 

Quand tu t’es lancé, est-ce que tu t’es fixé des règles et des limites ?

Non pas particulièrement. Les dessins que je ne poste pas, c’est ceux que je trouve moches et qui ne me font pas rire. Parfois, sur le papier un dessin n’a pas le rendu que j’en espérais. Mais c’est vrai que des fois je me pose des questions. Par exemple, quand il y a eu l’accident d’un car de retraités, j’avais fait un dessin où tout le groupe était joyeusement en train de chanter « Allumez le feu ! ». Là par exemple, je me demande si on risque de mal le prendre. J’ai eu un autre cas de conscience après les attentats en Turquie avec le kamikaze qui grille des tranches de kebab. Sinon je ne me censure jamais. Le seul dessin que je n’ai pas sorti c’est celui que j’étais en train de dessiner le soir du 13 novembre, avant les attentats. J’étais en train de le finir, j’ai pensé que ce n’était pas le moment et depuis j’ai plus envie de le sortir.

 

Est-ce que tu as eu des retours extérieurs sur tes dessins ?

Oui parfois j’ai quelques commentaires, ça me fait plaisir quand quelqu’un lance la discussion. Après je préfère toujours montrer mes dessins en vrai pour avoir une réaction directe. Si le dessin fait rire, c’est réussi. Et ça permet de lancer un débat directement, ça aussi c’est important.

 

Quel est ton personnage préféré, le plus drôle à dessiner ?

J’aimais bien dessiner Jean-Marie Lepen, mais on le voit plus trop maintenant c’est tant mieux, mais dommage en même temps. Sinon, celui qui me fait marrer c’est Dieu, peu importe d’où il vient, parce que je peux en faire ce que je veux.

 

Quel est le dessin dont tu es le plus fier ?

Celui qui m’a beaucoup plu, c’est le dessin avec Barbarin et Salah Abdeslam. Le lien entre les deux, un peu facile, m’a fait rire. J’ai tellement d’antipathie pour ces deux-là que ça ne me gêne absolument pas de leur taper dessus, alors les deux en même temps c’est parfait.

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Et le dessin qui a été le plus difficile ?

Le dessin que j’ai publié en réaction au 13 novembre, ça a été dur à faire sur le coup. Quand c’est arrivé le soir, j’étais en train de dessiner. A cette époque j’étais constamment déprimé par les événements de Charlie Hebdo et j’étais en train d’essayer de dessiner sur ce que je ressentais, et dans ce cas précis. Je remplissais une page entière d’onomatopées de Kalachnikov. J’ai laissé tout ça quand j’ai vu ce qui se passait, j’ai suivi les infos et je me suis dit qu’il fallait que je sorte un dessin. Du coup je ne le trouve pas réussi. C’est un doigt d’honneur avec ce message : « Face à ceux qui veulent nous imposer la terreur, nous restons droit ! Comme un doigt bien tendu… ». Ça se voit sur le dessin que je n’étais pas très bien, les traits sont très marqués. Avec le recul je me dis que j’aurais au moins pu faire quelque chose de propre. Mais le dessin a très bien marché, il a été beaucoup partagé et vu par plus de 42 000 personnes. J’étais content parce que ça représente plus que les effectifs de Daesh.
Mais le problème avec ce dessin c’est qu’il a été mal compris. Il a été partagé par des gens qui l’interprétaient comme un écho aux idées de Marine Le Pen, alors que justement, ceux qui alimentent la terreur, c’est aussi le FN. J’ai eu envie d’aller engueuler un par un tous ceux qui l’avaient récupéré. Mais bon, le dessin n’appartient plus à l’artiste quand il est sorti, d’où l’importance du cadrage qu’il faut lui donner. Après ça, j’ai sorti un dessin sur la récupération politique, avec Marine Le Pen en gros pour lever toute ambiguïté.
Après le 13 novembre, je me suis vraiment demandé si j’allais réussir à rire comme avant. Dans mes dessins, je trouve vraiment qu’il y a un avant et un après. Mais je me suis dit que j’avais un certain devoir envers les autres : celui de les faire rire à nouveau, de leur faire oublier l’horreur. C’est la plus grande des choses à faire pour autrui. Lui faire quitter ce masque triste. Rire et faire rire, c’est très beau, je trouve.

 

Tu espères continuer à faire des dessins plus tard ?

A la base je me voyais plus dans le journalisme, mais oui maintenant j’ai vraiment envie d’en faire mon métier. Le dessin de presse c’est une pratique stimulante, et puis contrairement à ce que certains disent, ça ne fait de mal à personne, au contraire. J’ai vraiment envie de continuer à répondre à l’appel de Luz et, à ma manière, de reprendre le flambeau de Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et Honoré.

Retrouvez Charles sur sa page Facebook

Paul Decherf

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