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Cinéma : Les Malheurs de Sophie, un classique littéraire à l'écran

Le classique de la Comtesse de Ségur, Les Malheurs de Sophie, a été adapté au cinéma par Christophe Honoré et est dans les salles en ce moment. Critique.

« Tes petits hauts, tes robes de dentelles eh bien aujourd’hui les revoilà » chantait Chantal Goya dans le générique de la série télévisée Les Malheurs de Sophie, réalisée par Jean-Claude Brialy en 1978. Et c’est encore le cas aujourd’hui, avec le film de Christophe Honoré, sorti en salle le 20 avril dernier.

Les films, dessins animés, bandes dessinées, pièces de théâtre et même ballets d’après l’oeuvre de la Comtesse de Ségur ne manquent pas. De cette oeuvre très vaste – dont tous les titres mériteraient d’être également connus – émerge pourtant une frimousse en particulier, celle de la petite Sophie, encore aujourd’hui l’une des héroïnes les plus célèbres de la littérature enfantine française. Vêtue, aux dires de son auteur, été comme hiver, d’une « robe de percale blanc », la petite demoiselle court depuis 1858 dans les allées sablonneuses et les escaliers du domaine de Réan, son cousin Paul et ses lecteurs à ses trousses. Elle y assassine tendrement ses poupées et ses animaux de compagnie, grignote tout ce qu’elle trouve et considère les cheveux frisés – sous la pluie de préférence – comme le summum de l’élégance. La rédactrice de cet article étant l’amie de Sophie depuis bien longtemps, elle espère également trouver parmi ses lecteurs quelques nostalgiques qui ont un jour tenté de reproduire la recette du thé au trèfle, ou qui ont envie de la découvrir à présent… Cette recette vous sera en l’occurrence donnée par Caroline Grant, six ans, qui incarne la Sophie de Christophe Honoré.

En tant que fan d’un livre, donc d’un univers, l’annonce d’une adaptation est un bonheur: que des personnages, leur monde et leurs histoires que l’on a suivi pendant des années, prennent corps, que ce point de départ qu’est un livre va prendre une nouvelle forme, afin de montrer que l’oeuvre d’origine vit toujours, est une chose merveilleuse. Mais cette satisfaction n’empêche pas pour autant de conserver un esprit critique. Voyons donc si cette adaptation des Malheurs de Sophie est, à l’image de son héroïne, assez espiègle, remuante, impertinente pour mériter le titre de bonne adaptation du roman d’origine…

Un film construit comme un royaume pour les enfants

La condition de départ de n’importe quel film ou oeuvre littéraire est bien sûr l’identification aux personnages. Que les petits cousins et cousines que vous emmènerez au cinéma voir Sophie se rassurent, chers lecteurs étudiants: on est, dès les premières minutes du film, intégré à l’univers des enfants, qui évoluent entre un parc et un château, pour eux, véritable monde à part et réservoir d’expériences et de découvertes. Pour les moins juvéniles du public, c’est une « replongée » réussie dans un monde qui n’est pas si loin de nous et pourtant déjà un peu étranger, avec ses petits enjeux, ses micro drames, ses joies et peurs qui ont un jour été les nôtres.

Afin de nous faire entrer dans ce « royaume des enfants », Les plans sont toujours à hauteur d’enfant, et au risque de tressauter, les suivent dans tous leurs mouvements et courses à travers le parc, ce qui insuffle au film une perpétuelle dynamique. C’est aux adultes de se baisser, de faire cet effort de rapetisser lorsqu’ils veulent s’adresser aux petits héros du film. Les petites discussions entre enfants égaient également l’intrigue – pour l’anecdote, la comtesse de Ségur, afin de trouver la matière de ses livres, prenaient également plaisir à épier ses petits enfants lors de leurs discussions.

Autres procédés servant une ambiance enfantine et onirique: de très belles couleurs et lumières. Outre la narration, les teintes et éclairages permettent vraiment de montrer que le film est scindé en deux parties distinctes: l’enfance heureuse et insouciante de Sophie est représentée par des scènes ensoleillées, des blancs, rouges et verts vifs, puis sa vie avec sa belle-mère, après la mort de ses parents est beaucoup plus sombre.

Une volonté de modernité qui marche …

Si l’on reste encore un peu dans les discussions entre Sophie, Paul, Camille, Madeleine et Marguerite version 2016, parlons de leur langage: tournant avec des enfants de quatre à sept ans qui ne savaient pas tous lire, et dotés d’une capacité de concentration limitée, Christophe Honoré a dû laisser une large place à la spontanéité des jeunes acteurs dans le texte. Il est vrai que le « Elles sont nulles, tes fleurs, Madeleine ! » lancé par Sophie n’est pas à proprement parler, le phrasé d’une petite aristocrate du XIXè siècle, mais il sonne tellement moins récité que le « Oh, ma chère amie, comme tes hortensias font tristes mine ! » que l’on pourrait attendre… Cela n’empêche malheureusement pas les problèmes d’articulation, surtout chez la pauvre Marguerite – qui semble avoir fumé les rideaux damassé…Également un très bon « tube » chanté par la petite Caroline et la Grande Sophie : Quand les malheurs tombent.

 

Les animaux animés, peuvent au premier abord, paraître choquants dans un film d’époque, mais le parti pris de Christophe Honoré de faire prédominer le monde de l’enfance sur la fresque historique fait au final bien passer cette fantaisie, qui aide même le spectateur à adopter le point de vue de l’enfant, pour qui l’animal n’est pas un être utile ou nuisible, mais avant tout un objet de fascination et un potentiel ami. Les expressions des animaux animés permettent d’en faire des personnages à part entière, auxquels on s’attache. Ainsi, les scènes de mort des hérissons et autres écureuils sont extrêmement émouvantes, et tout en étant résolument modernes, se conforment à l’esprit du livre de la Comtesse de Ségur sur l’apprentissage de ce qu’est la mort. Pour autant, tous les apports de modernité ne sont pas à mon sens convaincants.

… plus ou moins bien

Si ni le langage XXIè siècle, ni l’emploi de l’animation ne sont choquants dans le film, on pourrait par contre s’attarder sur cet abandon assumé par Christophe Honoré des coiffures impeccablement tirées du Second Empire, dont doivent s’échapper un nombre réglementé d’anglaises… Ainsi que sur l’absence de robes à crinoline (!!!). Elles sont remplacées par des robes de style Empire, la ceinture sous la poitrine et sans corset. Oui, mais pas le Second Empire, le Premier… Alors certes, c’est joli, ça rappelle l’univers de Jane Austen…sauf que l’honorable écrivain, née en 1775 pourrait être la grand mère de Sophie! C’est peut être un grief de maniaque de l’histoire, mais oui, le fait d’habiller des personnages du Second Empire comme ceux du Consulat ou du Premier Empire, pour moi c’est non.

Dans l’émission pour enfants Les Maternelles, j’ai entendu des spectateurs d’une dizaine d’années dire: « Avec les fauteuils et les robes, on a vraiment l’impression d’être au XIXè siècle, c’est trop bien fait ! » : j’espère qu’ils auront l’occasion de découvrir par la suite que non, au niveau de l’esthétique, le XIXè siècle n’est pas qu’un gros paquet contenant des robes et des fauteuils aux formes et aux couleurs immuables : la mode a été aussi variée que les régimes politiques ! Cette simplification des costumes est certes pratique pour parler au public moderne, mais il y a aussi le danger de la simplification excessive d’une époque, et la paresse intellectuelle d’y revenir par la suite. Ensuite c’est un parti pris du réalisateur – comme Sofia Coppola dans son film Marie-Antoinette… On adhère ou pas.

Le message pédagogique historique est d’autant plus brouillé que parallèlement à ces libertés prises dans les costumes, Christophe Honoré lance des pistes censées évoquer les problématiques contemporaines au monde de Sophie qui ne sont pas assez développées: la France en tant qu’empire colonial, méprisant envers les étranger – Mme de Réan, mère de Sophie est jouée par l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani, campant un personnage mélancolique qui n’arrive pas à trouver sa place dans son pays d’adoption – ou la présence de l’Église dans l’éducation des enfants – le personnage grotesque du prêtre dont on ne comprend pas très bien la finalité.

Certaines de ces problématiques, intemporelles, prennent aussi une dimension moderne: la place du père dans l’éducation de l’enfant, l’intégration d’un étranger en France…et surtout, la fameuse question « Faut-il donner la fessée aux enfants ? », bien entendu exposée dans la relation entre Sophie et Mme Fichini, jouée par Muriel Robin. Si Christophe Honoré s’est soucié de permettre aux enfants de concilier leur personnalité et leur rôle, il en est de même avec les adultes: on reconnaît donc bien l’ethos d’humoriste de Muriel Robin derrière Mme Fichini, femme oscillant entre méchanceté et grotesque. Et ce film résolument décidé à adapter des problématiques du XIXè siècle à celles du XXIè siècle, donne un personnage de méchante beaucoup trop policé, qui administre à Sophie en tout et pour tout trois coups de martinets, quelques tapettes sur la joue et ne lève jamais la voix.

Même si au XIXè siècle, l’enfant commence à ne plus être considéré comme un adulte, mais un être plus fragile, encore en formation, les punitions corporelles sont toujours largement pratiquée – y compris par Mme de Réan dans le livre d’origine. Ici, on passe d’une Mme de Réan, mère démissionnaire à une sorte de Super Nanny, presque pas cruelle, seulement stricte. Un perpétuel regard noir ne suffit pas à faire une vraie méchante de cinéma. Cela dénature l’oeuvre d’origine que l’on prétend adapter, sapant les enjeux de l’histoire, puisque tout le problème, la fibre dramatique, non plus des Malheurs de Sophie, mais des Petites filles modèles (1858) est de sauver Sophie de sa belle mère, lui permettre de se reconstruire après les traumatismes qu’elle a vécu, en corrigeant en plus ses défauts d’origine. Comme ici, la gamine n’est presque punie, à juste titre, il devient difficile pour Mme de Fleurville de devenir la sauveuse de Sophie.  Anaïs Demoustier joue pourtant à merveille ce personnage doux et solaire.

Le suspens et le drame sont ici réduits, voire inexistants. On a l’impression que Christophe Honoré a eu peur de choquer le public, alors que justement, la référence au contexte du XIXè siècle s’imposait ici plus que jamais! Il est aussi à regretter que certains personnages, normalement parmi les figures principales de l’histoire soient complètement mises de côté, comme les personnages de Paul et de Marguerite, qui se confondent presque avec les plantes en pot. À la question, « Mais qui appréciera ce film? », eh bien certainement les petits frères, soeurs, cousins et cousines – qui je l’espère, liront l’oeuvre papier!!!! Mais les grands nostalgiques du livre, malgré quelques sourire et une petite larme de temps à autre, risquent d’être dans l’ensemble déçus.

Pour ceux qui cependant, voudraient tout de même, en ces vacances de Pâques, avoir leur petit retour en enfance aux côtés de Sophie, je vous conseille la série Les Malheurs de Sophie en dessin animé de 1998, adapté par Bernard Deyriès : les décors et la musique sont magnifiques, et avec le recul, on peut voir que les personnages, émouvants à l’extrême, ont une vraie profondeur psychologique. Il y a aussi une excellente série d’adaptation BD de l’oeuvre de la Comtesse de Ségur de Jean-Claude Lowenthal aux éditions Casterman.

Dernier petit conseil: afin d’avoir une excuse, placez à nouveau votre petite cousine de six ans sur vos genoux…

Charlotte Marsac--Mougenot

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