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Derrière les mobilisations étudiantes, la lutte contre les blocus

La lutte contre la loi Travail est protéiforme mais certaines formes de protestation comme le blocus sont loin de faire l’unanimité. Exemple à Paris 8.

Aux mobilisations en cours depuis le début du mois de mars contre le projet de loi Travail, s’est greffé au sein des universités un débat relatif aux moyens d’action étudiants. Comment ce mécontentement doit-il se manifester ? Comment parvient-on à mobiliser des étudiants inégalement politisés, souvent hostiles au projet de loi, pas forcément enclins à manifester ? Votés lors de certaines AG, les blocus d’université ne font pas l’unanimité. Des voix, de plus en plus nombreuses, se sont levées contre la mise en place de ces blocus consistant à entraver l’accès aux bâtiments universitaires pendant une, voire plusieurs journées. Nous avons rencontré certaines d’entre elles.

« Libérons Paris 8 »

À l’université Paris 8 Vincennes – Saint Denis, en parallèle de la mobilisation contre le projet de loi Travail, la lutte contre les blocus s’est elle aussi organisée. Elle n’est pas accaparée par les syndicats, mais incarnée, à l’heure où nous les rencontrons, par une trentaine d’étudiants qui se revendiquent non-syndiqués. Qu’ils soient étudiants en psychologie ou en science politique, ils estiment que leur avenir passe tout d’abord par la possibilité d’assister à leurs cours et de passer leurs examens de façon régulière : « on ne comprend pas comment on peut lutter contre le gouvernement en bloquant le savoir et la connaissance ». Sommairement armés d’affiches, de banderoles et de leurs convictions, ils ont décidé de s’organiser pour lutter contre des moyens d’action de plus en plus contestés. Ont-ils un nom ? Ils hésitent, puis finalement, « c’est FreeP8 sur les réseaux sociaux ». Une identité de circonstance.

Leur mouvement trouve ses racines dans les blocus qui ont paralysé l’université pendant plusieurs jours au début du mois. Un blocus « interne », consistant à autoriser l’accès au campus, mais non aux bâtiments, immobilise la communauté universitaire pendant trois jours. Un petit bémol, ces étudiants ne croient plus à son efficacité. « Les premiers temps, on doit le reconnaître, les blocus ont fonctionné. Ça a même très bien fonctionné, car les gens sont venus se renseigner. Mais cela ne marche plus aujourd’hui. Plus personne ne vient en cours. » Ils accusent de tels moyens d’action de contribuer à la désertion du campus universitaire ; les étudiants profitant, selon eux, des blocus pour simplement ne plus venir en cours et vaquer à leurs occupations annexes.

Ont-ils des preuves de ce qu’ils avancent ? Ils assurent que c’est ce qui ressort des conversations sur les réseaux sociaux et avancent leurs expériences personnelles « Moi je regardais juste sur Facebook s’il y avait cours ou pas. Non ? J’allume Netflix. Ce n’est pas en forçant les gens qu’ils se mobilisent ». Ils recourent même à un sujet bien connu de tout parisien : « Mercredi dernier, j’étais dans la ligne 13 à 8h30, connue pour son occupation massive. Passée Basilique [de Saint-Denis], il n’y avait plus aucun étudiant dans la ligne. Ceux qui ne souhaitent pas se mobiliser ne vont pas se mobiliser à cause des blocus. » Pour connaître les déboires de la ligne 13 aux heures de pointe, on sourit et on est tenté d’approuver l’argument.

Réinvestir l’université

Comment empêche-t-on un blocus ? En intervenant pendant. « On a frappé mardi dernier, pendant le dernier blocus. On a dormi dans la fac, placardé des affiches et brandi une banderole « Notre fac, ni bloquée ni soumise » sur une passerelle. Ça a permis d’engager le dialogue. » Depuis cette même semaine, les membres de FreeP8 investissent également l’outil démocratique des AG pour tenter de stimuler le vote contre les blocus. Aujourd’hui encore, ils parviennent à rassembler suffisamment de votes contre pour empêcher l’organisation d’un blocus la semaine prochaine. « Avant il y avait des AG 100% acquises aux blocus. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il y en a de moins en moins. Ils voient que ce n’est plus efficace et que ça leur est préjudiciable. »

S’ils trouvent des soutiens au sein de la communauté étudiante et universitaire, leur implication dans FreeP8 ne va pas sans son lot de reproches. « Suite à ce mouvement, on a reçu plusieurs menaces sur les réseaux sociaux. A la dernière AG ils ont voté la mise en place d’un comité de communication sur les réseaux sociaux et de hacking anti-blocus. » Ils attirent les regards noirs de certains. On ne peut pas plaire à tout le monde, et, comme tous les opposants aux blocus, ils ne comptent pas se laisser intimider par les huées en AG. « Quelle valeur aura mon diplôme si je ne peux pas aller à l’université ? On parle de santé, de la santé mentale des gens. Vous avez le droit de manifester, moi j’ai le droit d’aller en cours ! » martèle une élève.

En ligne de mire, le projet de loi travail

Mais au fond, que pensent-ils de la loi travail ? Leur réponse est sans appel. « On est totalement contre. » Leur position est d’autant plus délicate à comprendre et à organiser. Ils sont bien conscients de créer une division au sein d’une mobilisation à laquelle ils prennent eux-mêmes part. Pour autant, il est pour eux temps de rappeler que la fin ne justifie plus certains moyens. « C’est vrai, on pourrait mener un combat ensemble s’ils lâchaient juste ça. Mais non, sous prétexte qu’ils font ça depuis des années, ils ne veulent pas le lâcher. » D’autant plus si les moyens ne servent même plus correctement la cause. « C’est pas parce que ça fait longtemps qu’on le fait que c’est bon. Là ça fait un mois qu’on bloque et le gouvernement il est revenu sur… rien. Ok, sur deux lignes ».

L’organisation de leur mouvement n’en est encore qu’à ses débuts. Au-delà d’une lutte par la négative contre des moyens d’action jugés inefficaces et dépassés, ces étudiants ne savent pas encore bien comment doit s’organiser effectivement la mobilisation. Leur premier objectif reste de lutter contre la désertion de la fac, ce qui occupe pour l’instant la grande majorité de leur temps. La suite, elle passera sans doute dans le combat contre la loi travail. « On a mis énormément d’énergie à faire ce qu’on a fait. On va continuer, et on attend le moment où on pourra mettre cette énergie au profit de la mobilisation contre la loi. » Mais pas avant d’avoir pu réinvestir les salles de cours.

Crédit photo : Léo Lefrançois

Cassandre Gouillaud

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