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Bernard Friot et le salaire à vie : « Il faut enrichir la citoyenneté »

Sorb’on était à la conférence de Bernard Friot à Tolbiac ce lundi 4 avril. Aperçu de la pensée de ce sociologue à part.

Salaire à vie, allocation universelle, revenu de base … Sont autant de termes à la mode qui, malgré leur apparente similitude, se font le miroir de réalités et de conceptions sociales radicalement différentes. Bernard Friot, sociologue et professeur émérite à l’Université Paris X Nanterre, théoricien du salaire à vie et militant au PCF, s’est rendu à Tolbiac lundi dernier, afin d’expliciter les enjeux de ses travaux et de lever le voile sur ce flou sémantique un peu énigmatique.

« Le revenu de base, c’est le Joker du Capital »

Le revenu de base est souvent pensé, notamment par les libéraux, comme la conséquence nécessaire d’un recul du droit du travail qui se veut inéluctable. Il s’agirait alors d’assurer à tout citoyen un minimum vital financier sur lequel ce dernier pourrait s’appuyer tout au long de sa carrière, et ce indépendamment de son origine sociale, de la qualité de son revenu salarié, ou de la moralité de son employeur.

Les propositions de revenu de base, en réclamant une meilleure répartition de la valeur sur un modèle solidariste, ne remettent jamais en cause l’existence du capitalisme. Bien au contraire, même : « Ce que veulent les partisans du revenu de base, nous explique Friot, c’est fournir un argumentaire de justice dans l’optique de lutter contre la pauvreté. Ce faisant, ils réemploient un échantillon typique du vocabulaire capitaliste, qui définit des personnes par leur manque (…) On n’interroge pas la valeur. La valeur, c’est Dieu »

En la matière, Bernard Friot se montre très critique vis-à-vis de la caste des économistes et autres social scientists, qu’ils soient orthodoxes ou hétérodoxes et qui, selon lui, que ce soit en l’adoubant ou en se lamentant, participent de manière égale à la naturalisation du capitalisme dans les consciences individuelles. « Bourdieu, affirme-t-il en frappant du poing sur la table, s’est contenté de nous apprendre comment nous sommes en train de nous faire baiser ». Les universitaires, tous autant qu’ils sont, seraient donc incapables de penser l’alternative de manière efficiente et en des termes concrets, remettant ainsi sans cesse au lendemain l’élaboration et la mise en œuvre d’une véritable pensée alternative et autonome.

« Ce que nous disent Lordon et tous les autres universitaires hétérodoxes, c’est que s’il y a possibilité d’émancipation, c’est Demain. Les curés, de leur côté, nous disent que les malheureux doivent attendre d’aller au ciel pour être vengés. Le « Demain » de Lordon, c’est le « au ciel » des curés »

Pour Bernard Friot, la seule manière de nous sortir de ce système de pensée religieux, résiderait donc dans l’instauration de ce qu’il appelle le salaire à vie, mesure qu’il envisage comme concomitante à l’abolition de la propriété lucrative. En dissociant ainsi la notion de salaire de celle du chiffre d’affaire, et en décrivant, comme il suit, la mise en pratique d’un système envisagé comme véritablement humaniste et égalitariste, l’économiste entend bien mettre fin à une précarité salariale qu’il pense être consécutive au système capitaliste dans lequel nous vivons.

S’appuyer sur les conquêtes du mouvement ouvrier pour penser l’alternative : 1945 et l’apparition du régime général de Sécurité Sociale

Ce qu’il y a de fascinant chez Bernard Friot, et qui fait probablement toute l’originalité de sa pensée, c’est bien le culte qu’il voue au régime général de la Sécurité Sociale tel qu’il a été fondé en 1945 et qui, dans son mode de fonctionnement, s’est d’emblée posé comme une alternative complète au système capitaliste qui l’a pourtant enfanté. La Sécu telle qu’on la connait a en effet cela de particulier qu’il s’agit d’une caisse de cotisation salariale qui, en permettant la mutualisation d’une partie des revenus de ces derniers en dehors des institutions du capitalisme et de l’intervention normale de ses agents -prêteurs ou actionnaires-, a su démontrer que des salariés-gérants dans un premier temps élus, étaient en mesure de construire une autre pratique du travail, qui n’avait pas vocation à créer directement de la richesse. Pour Friot, pas la peine de chercher plus loin : le principe même de copropriété d’usage de l’outil de travail ou de service, qui a été expérimenté au France à l’occasion des premières années de la mise en place de la Sécurité Sociale, peut véritablement être envisagé comme une alternative viable au capitalisme.

Une autre conception de la citoyenneté 

La question du salaire à vie occupe donc là dedans une place hautement symbolique. Face au « péril démocratique » et à la crise d’identité politique que connaissent nos sociétés aujourd’hui, Bernard Friot appelle de ses vœux un enrichissement de notre définition de la citoyenneté, qui se devra de revêtir une dimension essentiellement économique. Puisqu’il affirme qu’il est temps de changer la donne en matière de production de la valeur, processus au sein duquel, une fois la tempête capitaliste passée, le salariat occuperait une place décisive en matière de gestion et de décision ; il va de soi qu’en parallèle, la notion de salaire devra alors être assimilée progressivement à un droit politique comme un autre. Dans cette optique, l’activité de production ne serait alors plus chapeautée par les agents traditionnels du capitalisme, puisque les investissements  jusqu’à maintenant issus des systèmes de prêts et d’actions laisseraient naturellement le champ libre aux revenus issus de la valeur ajoutée précédemment produite.

Pour passer à l’acte dans les règles de l’art, et sans trop de précipitation, Bernard Friot propose une mise en place progressive du salaire à vie, qui s’effectuerait d’une tranche d’âge à une autre: pas de changement radical à l’horizon donc, puisque les plus vieux d’entre nous devraient encore patienter quelque temps avant de recevoir leur dû. L’objectif, à terme, sera de faire en sorte que chaque jeune citoyen majeur déclaré « salarié d’Etat » puisse recevoir mensuellement un premier niveau de salaire qui lui ouvrirait officiellement les portes d’une carrière salariale découpée en différents « paliers » de paiement. Dans le même temps, dans ce monde où employeurs et actionnaires n’existeraient plus, ce même individu serait pleinement en droit de délibérer de l’usage de la valeur à toutes les étapes de sa production et donc, de prendre en main la gestion quotidienne de l’entreprise dont il ferait co-partie.

Cette société dans laquelle Bernard Friot a entrepris de nous projeter pose bien entendu un certain nombre de problèmes que nous évoquerons ici de manière non exhaustive, mais que le sociologue enthousiaste s’est bien gardé de développer. Premièrement, si les salaires qu’il prévoit de verser à tout un chacun doivent être issus de la valeur ajoutée de l’entreprise, Bernard Friot n’évoque jamais la question de la délimitation d’un certain seuil de production qui, en motivant la mise en place d’une dynamique productive loin d’être complètement désintéressée, garantirait la rémunération systématique des citoyens-salariés.
En outre, un tel bouleversement dans notre manière de produire et de répartir la valeur risque de modifier radicalement notre manière de consommer et d’investir : que se passerait-il si, par exemple, un pan entier pourtant vital de notre économie disparaissait parce qu’aucun citoyen-salarié ne décidait d’y consacrer son temps, et donc son argent ? D’ailleurs, dans le système de Friot, une grande partie des entreprises, si ce n’est la quasi-totalité d’entre elles, se verraient dirigées par un comité de copropriétaires élu par l’ensemble des citoyens-salariés de l’entreprise. Or, si l’on ne peut que souligner le fort potentiel démocratique de ce modèle, on peut également redouter l’émergence d’une nouvelle nomenklatura de citoyens-dirigeants qui, surtout dans les premiers temps de l’expérience, pourrait éventuellement finir par s’accaparer de manière informelle la direction des entreprises, de même que  les postes les plus prestigieux.
Enfin, dernière limite que l’on peut reconnaître à la mise en place d’un tel système, et pas des moindres : que faire par exemple des quelques 4,1 millions d’actionnaires de la Bourse de Paris, dont la majeure partie d’entre eux sont des petits porteurs, et qui risquent de se montrer quelque peu frileux à l’annonce du projet ?

Lucille Simonin

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