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Service militaire : quelle Armée nouvelle pour le XXIe siècle ?

Le service militaire n’existe plus en France et aujourd’hui certains aimeraient le réintroduire. Mais quel a rôle a joué, et joue, cette institution ?

Suspendu en 1996 par Jacques Chirac, le service militaire obligatoire est régulièrement réintroduit dans le débat public. Nostalgie d’un moment où un certain brassage social pouvait exister pour les uns, moment de formation indispensable à la vie adulte pour les autres, il est régulièrement question aussi de ce « bon temps » où on savait apprécier les vertus de la rigueur et de la discipline. Toujours est-il que les attentats du 13 novembre ont fait ressortir cette idée, François Hollande réfléchissant à un service « civico-militaire », alors que Jean-Luc Mélenchon, candidat déclaré pour 2017, souhaite faire renaître l’esprit de la Garde nationale, disparue après la Commune de Paris.

Tous ces débats sur le sujet, ainsi que les mythes dont il est empli, me donnent tout loisir de me questionner tout particulièrement. En effet, binational franco-grec, je suis inscrit dans l’armée de l’air grecque pour faire mon service. J’ai été appelé le 5 juillet 2015 à la caserne de Tripoli dans le Péloponnèse, mais grâce à mon statut de Grec de l’étranger (en plus de celui d’étudiant), l’échéance a été reportée à la date d’une éventuelle installation en Grèce de plus de 6 mois. Ce qui est particulièrement frappant lorsque je m’interroge sur ce sujet, c’est la contradiction qui apparaît dans mon esprit entre un idéal jaurésien du citoyen-soldat engagé pour sa République et la réalité d’un service militaire en Grèce, qui pend comme une épée de Damoclès (c’est le cas de le dire) au-dessus de ma tête. Cette réalité et ma volonté de m’y soustraire ne sont pas seulement de la couardise, marcher au pas et dormir en caserne n’est pas le pire. C’est plutôt de savoir que pendant 9 mois, je devrai en tant que conscrit grec, effectuer des exercices absurdes comme garder une cabane debout pendant des heures, ou nettoyer un matériel inutile. Ce qui est fait pendant le service militaire apparaît donc comme aux antipodes du stimulant, en soi 9 mois perdus de notre vie.

Une réflexion sur la conscription et ses formes reste néanmoins importante. S’il convient de connaître la réalité peu glamour d’un service fait dans un autre pays d’Europe pour en déconstruire un attrait trop idéalisé, il serait dommage de ne pas s’intéresser aux formes qu’il a pu prendre, qu’on aurait voulu qu’il prenne ou encore qu’il pourrait prendre, ainsi que le projet de société, que selon certains, un service militaire citoyen aurait dû accompagner. Car considérer la conscription comme un simple moment de formatage, voire de matraquage d’idées chauvines et de culte à la discipline, au drapeau ou à la nation, serait faire un jugement hâtif, même si cela a souvent été le cas.
En écartant donc les moments où le service militaire a servi l’exacerbation des nationalismes ou servi de socle idéologique pour un régime autoritaire, il serait pertinent d’examiner en quoi le service militaire pourrait être vecteur d’émancipation citoyenne et conduire à la formation d’une nation réellement républicaine et progressiste.

Le citoyen soldat

Porter une arme et combattre a longtemps été ce qui distinguait l’homme libre (le citoyen-soldat grec ou romain par exemple, mais aussi chez les peuples germaniques) de l’esclave. Cette idée est réintroduite durant la Révolution Française et la levée en masse des soldats de l’An II pour défendre la patrie menacée. Cette image (quelque peu d’Épinal) du citoyen-soldat français victorieux, défenseur de la Révolution, électeur en sa troupe, est longtemps restée dans les mémoires. Elle a ainsi constitué l’opposition durable entre soldat-citoyen républicain et soldat de métier, propre à l’Ancien régime.
C’est ce qui structure la pensée républicaine et révolutionnaire sur la question, jusqu’à Jean Jaurès et son Armée nouvelle. Dans cette conception, une armée de conscrits aurait un rôle éminemment défensif, en cas de danger pour la patrie, s’effectuerait une levée en masse. Elle s’opposerait ainsi à une armée de métier, instrument impérialiste. Jaurès prévoyait ainsi une formation militaire à vie, le citoyen serait alors proprement investi dans la vie de sa République en œuvrant pour elle constamment, en étant réellement actif.

Ce qu’on garde de l’idée de la Garde nationale, cette milice citoyenne née en 1789 et affectée au maintien de l’ordre, c’est que justement, elle aurait réussi à être véritablement l’expression armée de la citoyenneté active pour la République (d’où le titre L’Urne et le fusil de l’ouvrage sur la Garde nationale de Mathilde Larrère). Ainsi par ce biais, être citoyen ne se résumerait pas à un vote, mais également à la participation quotidienne au fonctionnement concret de sa cité. Néanmoins, il conviendrait de nuancer cette vision exaltée.
Dans les faits, la Garde nationale était un corps très divers, mais qui restait essentiellement bourgeois et modéré. Cette garde qui a eu La Fayette à sa tête n’était pas une force révolutionnaire défendant les intérêts populaires. Elle était plutôt une force bourgeoise, garante de la propriété et de l’ordre. La monarchie de Juillet paraissait sans doute être ce qui la représentait le mieux, avec un Louis-Philippe dont elle était relativement proche. Cependant, la Garde se voulait suffisamment puissante et autonome afin d’être en mesure d’empêcher toute tyrannie. Elle était donc à la fois un instrument de répression, mais également un contre-pouvoir défendant les libertés, d’où une certaine méfiance des régimes à son égard (et sa suppression finale lors de sa participation à la Commune).

D’un modèle à un autre

Si par la suite, la conscription n’a pas vraiment servi cet idéal et qu’il y a eu un abandon, tant du modèle de la Garde nationale que de l’armée voulue par Jaurès, on peut tout de même considérer que le peuple en arme comporte certaines vertus démocratiques. Il serait fort difficile de trouver un quelconque point positif à l’enrôlement de millions de jeunes gens pour une boucherie telle que la Grande Guerre. Néanmoins, le fait d’avoir une armée de conscrits durant la Guerre d’Algérie a pu être salvateur lors de la tentative de putsch de 1961. Ce sont bien les appelés qui ont fait échouer le « quarteron de généraux félons ». Ce sont eux également qui ont permis une certaine politisation du conflit au sein même de cette armée, miroir de la réalité de la jeunesse de son temps. Des journaux communistes clandestins militant pour la paix, comme Le Conscrit (des Jeunesses communistes) ou La Voix du soldat (avec le Parti communiste algérien), étaient diffusés chez les appelés du contingent, dès que ceux-ci ont été envoyés en Algérie. De plus, on peut noter ici l’action de l’aspirant Henri Maillot, appelé pied-noir communiste, qui a choisi de déserter avec un camion d’armes en 1956 pour renforcer le maquis indépendantiste des Aurès, avant d’être tué.

Ce n’est pas une apologie de la désertion que je fais ici, mais plutôt une manière de montrer qu’une armée de conscrits, du fait de sa diversité et de la politisation des forces qui la traversent, n’est pas simplement un outil monolithique exécutant des ordres sans discuter. Elle a pu au contraire, dans une certaine mesure, être un réservoir d’esprit critique, dans une armée qui trop souvent en comportait trop peu. C’est cette capacité qu’a une armée de conscrit à se retrouver empreinte d’éléments politisés, alors même qu’elle doit se confronter à des enjeux pratiques difficiles, qui peut développer dans ce collectif une certaine approche critique face à ces enjeux (même si la question de l’efficacité peut se poser). C’est en cela, du fait des dynamiques de politisation et de développement de l’esprit critique qui peuvent (ou pourraient) exister, qu’une armée de conscrits serait une armée de citoyens actifs, voire de formation de ces citoyens actifs.

Ces grands modèles de service militaire qui ont été pensés dans le passé, ou qui ont pu réellement exister, doivent être connus et compris si l’on veut réfléchir au service militaire que nous voudrions aujourd’hui. D’une certaine manière, leurs esprits devraient nous inspirer, sans pour autant nous faire tomber dans le mythe d’un idéal militaire perdu. Cependant, nous ne devrions pas tenter de calquer un tel modèle sur notre réalité, tout simplement parce qu’elle est autre. Les enjeux stratégiques et logistiques au XXIe siècle ont certes évolué et cette question peut sembler également très éloignée des aspirations de la jeunesse. Toutefois, comme ce débat ressurgit et semble fédérer un certain nombre de voix, il conviendrait de montrer qu’à travers la question du service militaire, peuvent se rejoindre certaines problématiques (et donc solutions) progressistes, concernant l’édification citoyenne de la nation et de la République sociale, l’émancipation du citoyen pleinement actif en sa cité, la lutte contre l’impérialisme, la construction de la paix, etc. En soi, se demander quel vivre-ensemble nous voulons.

Par Lukas Tsiptsios

La rédaction

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