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Une citoyenneté nommée désir

« Je n’irai plus voter. À quoi bon, personne ne nous convient. Et ceux de l’Union européenne là-haut, on ne les voit jamais, ils sont dans leur bulle. Je n’irai plus voter. » L’échec de la démocratie occidentale est arrivé à son paroxysme lorsque les citoyens qui la composaient et la faisaient vivre ont cessé de se […]

« Je n’irai plus voter. À quoi bon, personne ne nous convient. Et ceux de l’Union européenne là-haut, on ne les voit jamais, ils sont dans leur bulle. Je n’irai plus voter. »

L’échec de la démocratie occidentale est arrivé à son paroxysme lorsque les citoyens qui la composaient et la faisaient vivre ont cessé de se sentir citoyens et, par manque de foi en elle, ont abandonné leurs pénates. Pour aller où ? C’est bien la question. Ils errent entre le refus de toute politique, hérissés par la moindre décision qu’ils jugent spécieuse, et la « troisième voie » du fascisme, qui fait les crocs doux à ces hommes et femmes bleuis de peur. Comment le lien unique qui devait unir le citoyen aux affaires de la cité ainsi qu’à celui qui en est le gestionnaire a-t-il ainsi pu être grignoté, tailladé, rompu ?
Comment le citoyen, qui aujourd’hui en Europe, jouit d’une double nationalité — celle d’être belge, allemand, français et européen —, a-t-il pu se sentir aussi exclu de la vie politique, non seulement nationale, mais continentale ? Il vit à présent comme un banni de sa propre maison, à qui l’on interdit néanmoins de quitter les lieux. Si aujourd’hui, l’Union européenne souffre d’une très faible légitimité et d’une désertion des urnes en conséquence, c’est bien que la relation entre le gouvernant et le gouverné, d’abord conçue comme un échange avant d’être un lien vertical, est brisée à l’échelle locale et nationale. La faute sans doute à la construction de nos systèmes politiques selon le modèle « top-down », c’est-à-dire du haut vers le bas, instituant ainsi l’injustice dominés-dominants, évidemment rejetée par des peuples à la marge de toute action publique. Il n’y a plus de sens alors, à cette citoyenneté d’abord construite en vue « d’établir une union sans cesse plus étroite avec les peuples européens », car le projet commun a disparu. En effet, aujourd’hui, on conçoit le citoyen européen comme un sujet administratif, qui a certes des droits et des devoirs, mais n’est plus considéré comme le maillon essentiel de la chaîne de gouvernance. Il est un sujet politique et non plus un acteur.

 »Cette citoyenneté européenne nous apporte bien plus que de simples droits et devoirs »

Celui même qui constituait le cœur de cette volonté de vivre ensemble a été relégué au rang de spectateur d’une volonté de gouverner ensemble. Hélas, comme cela est regrettable. Car je suis convaincue que cette citoyenneté européenne nous apporte bien plus que de simples droits et devoirs. Elle a beau être une citoyenneté dite de « superposition », elle est la preuve qu’il y a eu un jour, le désir de rapprocher les peuples parce que certains avaient la conscience que tout homme est semblable aux autres. Cette citoyenneté européenne est ce qui a lié à nouveau les hommes entre eux, alors qu’en 1945, ils finissaient tout juste de s’entre-déchirer. C’est pourquoi je pense qu’être citoyen européen, ce n’est pas circonscrire son intérêt, son attention, son affection, ses droits et sa culture dans quelques frontières closes.
Être citoyen européen, c’est faire de l’humanité sa culture première. C’est sentir que l’on forme un peuple qui n’a aucunement besoin du joug des nationalités, pour construire son avenir commun. La difficulté, je le comprends, est de concevoir l’humanité comme une, car nous sommes tous uniques en notre genre. Mais, nous possédons cette âme, cette raison, qui comme le rappelle Leibniz dans son Discours de Métaphysique, structurent non seulement tout notre être, mais aussi notre association.
Je ne me sens pas appartenir à une zone, mais au monde dans son ensemble. Je me sens citoyenne du monde, avant d’être citoyenne européenne, et bien avant d’être citoyenne française. Car je me sais Homme avant d’être un « animal politique ». Cette humanité que nous avons en commun est ce qui nous unit au-delà des nationalités, car c’est autour d’elle que se construit notre projet de vivre ensemble. Exercer sa qualité d’homme libre et raisonné est le vrai projet de cette citoyenneté. La langue, l’Histoire ou la zone géographique ne sauraient nous fragmenter trop profondément, car ce sont des constructions dont nous n’avons qu’une « certaine idée » comme disait de Gaulle, alors que notre nature d’Homme est inébranlable. Si l’on envisageait l’Humain avant de considérer le politique, il se pourrait mettre sur pied un système à nouveau proche de ses composantes. Ce ne doit plus être, selon la pensée machiavélienne, la politique qui doit façonner l’homme.
Une dernière question me taraude depuis que les forces eurosceptiques font fie de cette Europe si patiemment édifiée. Comment expliquer le repli identitaire alors même que l’on a inscrit dans le droit supranational et national la double nationalité il y a à peine 23 ans ? Ce que laisse entendre le nationaliste, c’est qu’il redoute d’être dénaturé par l’autre, l’étranger. C’est bien que ce sur quoi il fonde son identité est une construction sociale et politique, avec un degré plus ou moins élevé d’arbitraire. Dans le cas contraire, il ne craindrait pas tant qu’elle soit déconstruite.

Charlotte Girard

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