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Hitler, Wall-Street et omissions 2/2

Deuxième partie de l’article consacré aux liens entre le nazisme et Wall Street.

Pourquoi aucun administrateur américain d’IG Farben n’a été inquiété ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Hermann Schmitz, PDG d’IG Farben et administrateur de Vereinigte Stahlwerke – les deux cartels crées et renforcés grâce aux prêts de Wall Street dans les années 1920 dont nous parlions précédemment – fut jugé au procès de Nuremberg pour les crimes de guerre commis par ses cartels. Parmi les chefs d’accusation, il est imputé à IG Farben et à son directeur, l’invention, la production et la distribution du gaz Zyklon B utilisé par les nazis pendant la guerre. D’autres directeurs allemands d’IG Farben ont aussi été jugés à Nuremberg, mais les filiales nord-américaines d’IG Farben et leurs administrateurs américains furent « discrètement oubliés ».

Dans un livre intitulé All Honorable Men 1 publié en 1950, James Stewart Martin nous donne des éléments de réponse 2 au sujet de cet étrange oubli. Ces éléments, ils nous les révèlent dans le récit de son expérience en tant chef de la section économique de guerre du ministère de la Justice américain chargé d’enquêter sur le complexe militaro-industriel nazi. Martin affirme qu’au cours de cette enquête d’après-guerre, des hommes représentant les intérêts des financiers américains se firent nommer à des postes clés. Ils ont selon lui été chargés de détourner et d’étouffer les investigations portant sur les liens réciproques entre hommes d’affaires américains et nazis.

Avec ce témoignage édifiant de James Stewart Martin sur l’impunité des financiers américains, nous avons une excellente illustration de ces propos que tint en son temps Napoléon Bonaparte : « Lorsqu’un gouvernement est dépendant des banquiers pour l’argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au dessus de la main qui reçoit. […] L’argent n’a pas de patrie ; les financiers n’ont pas de patriotisme et n’ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain. »

La loi sur le commerce avec l’ennemi en 1942

Bien qu’aucun financier américain n’ait été condamné ou même traduit en justice, plusieurs sociétés ont tout de même été saisies par la justice américaine puis liquidées dans le cadre de l’application du « Trading with the Enemy Act ».

En 1942, en vertu de la loi sur le commerce avec l’ennemi (Trading with the EnemyAct) plusieurs sociétés américaines ont été condamnées pour avoir aidé financièrement le régime nazi. Parmi elles, des sociétés qui appartenaient à William Averell Harriman, un célèbre banquier de Wall-Street. Sa banque, la Brown Brothers Harriman & Co, (résultat de la fusion entre la W.A. Harriman & Co et de la Brown Bros. & Co) détenait, entre autres sociétés condamnées, l’Union Banking Corporation (UBC).

L’Union Banking Corporation est une société bancaire fondée en 1924 par Fritz Thyssen (le financier de Hitler) grâce à l’aide de W.A. Harriman & Co. L’Union Banking Corporation de New York était une coentreprise entre Thyssen et Harriman. Les intérêts d’affaires entre Thyssen et Harriman n’ont pas permis à la commission chargée de l’enquête de conclure que William Averell Harriman a directement financé le nazisme. Toutefois, cela démontre, qu’il fut intimement liés avec un nazi de premier plan et il paraît donc invraisemblable qu’il ignorait que son associé Thyssen soutenait financièrement et politiquement les nazis.

Notons aussi que parmi les sept directeurs de UBC se trouvaient George Herbert Walker et son gendre Prescott Bush (le grand-père de l’ancien président des États-Unis George W. Bush). Bien que UBC fut saisie en 1942 et liquidée en 1951, George Herbert Walker et Prescott Bush n’ont pas été condamnés par la justice américaine. La justice estima en effet, que leur rôle au sein de UBC était uniquement d’ordre financier et non politique. Ces hommes ont donc financé le nazisme et fait fortune grâce lui : « responsables, mais pas coupables ».

Nous invitons nos lecteurs anglophone à aller plus loin concernant la question des liens qu’entretenait Prescott Bush avec l’Allemagne en lisant cet article de nos confrères britanniques du Guardian :  How Bush’s grand father helped Hitler’s rise to power 3.

Que devons nous retenir de ces faits pour notre époque présente ?

« La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. » 4.

Nous arrivons à la conclusion que l’histoire (avec un grand H) est bien plus complexe qu’elle n’est présentée dans les manuels scolaires ou les documentaires. Notre conclusion donne force à cet extrait du roman d’Honoré de Balzac, Illusion perdues : « Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne, l’histoire ad usum delphini 5 ; puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse. »

Aujourd’hui de nouveaux ennemis de l’humanité au rôle semblable à celui des nazis ont significativement émergé depuis les attentats du World Trade Center en septembre 2001 (Al-Qaïda et plus récemment DAECH). Certains commentateurs, parlent même de « nazislamisme ». Mais derrière les mots hauts en couleur et les phrases toutes faites, se cachent des enjeux et des stratégies effroyables. En espérant avoir l’occasion de traiter de ce sujet dans un prochain article, nous vous invitons à faire des recherches sur le Programme Afghan de la CIA (entre 1979 et 1992) et sur le Plan Yinon de 1982 ; mais aussi et surtout, à méditer cet aphorisme du philosophe et poète français Paul Valéry : « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. »

 

Notes de bas de page

(1) James Stewart Martin (chef de la section économique de guerre du ministère de la Justice américain chargée d’enquêter sur le complexe militaro-industriel nazi), All Honorable Men, p.70, Little Brown and Company, 1950 Non traduit en français, disponible en anglais en format pdf au lien suivant : http://spitfirelist.com/books/honorable01.pdf – Texte originel en anglais : « Theseloans for reconstruction became a vehicle for arrangements that did more to promote World War II than to establish peace after World War I. »

(2) Anthony Cyril Sutton, Wall-Street et l’Ascension de Hitler, 1974 p.43 

(3) All Honorable Men, James Stewart Martin p.79 – texte originel en anglais « Investigations that might disclose embarrassing transactions between American and German companies were called a « waste of taxpayers’ money. » Also, troubling busy German industrialists with unfriendly questions would tend to « interfere with German recovery » and might arouse « antagonism. » In the end we were caught between businessmen representing private interests and others of the same persuasion holding official positions, where they had power to change the orders under which we operated. But for a brief period in 1945 matters were not so well under control […].The documents needed by the government to establish the falsity of the Standard Oil claim were finally shipped by air back to theUnited States, along with Dr. von Knieriem as a government witness. Dr. von Knieriem, who had supervised Ringer’s work, hadannotated his own copy of the secret Hague Memorandum withcomments showing its true intent. One of these phrases alone should have been enough. It was a marginal note, « Nach Kriegs Kamouflag (postwar camouflage). »

(4) http://www.theguardian.com/world/2004/sep/25/usa.secondworldwar

(5) Il s’agit d’un aphorisme du célèbre philosophe et poète français Paul Valéry

(6) ad usum delphini signifie “à l’usage du dauphin” c’est-à-dire “suffisamment édulcoré pour être à l’usage des enfants, en parlant d’une œuvre de l’esprit.”

Nordine Khattout

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