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Si par une nuit d'hiver, un voyageur…

Comment notre pratique du tourisme révèle-t-elle notre relation à l’autre et au monde ? Le Chat aborde avec vous des sujets graves, tout en douceur, au fil d’une écriture poétique, avec ici le thème du voyageur.

J’avais deux ans. Très tôt j’ai fait l’expérience du voyage. Et toujours, déambulant dans les rues, la main accrochée aux jupes de ma mère tant j’étais effrayée et dépassée par tout ce qui me passait devant les yeux, ou plus tard me baignant dans l’un des bras du Nil aux pourtours d’un village nubien, il m’est toujours venu une sensation étrange. Comme le titillement sourd d’un doute qui creuse un sillon amer dans mon cœur pourtant ravi de l’excursion. Un malaise bénin, mais présent, lorsque par exemple je posais mes yeux sur les plus beaux monuments d’un pays et qu’à côté, une mendiante tirait sur le bas de mon pantalon pour me demander une pièce. J’avais l’intime impression d’être de trop, d’être étrangère comme peut l’être une greffe sur une autre peau.

Parfois, je me pinçais les lèvres, comme j’en ai l’habitude, au sentiment d’être une voyeuse qui penchée sur son téléobjectif, observait non seulement ce qu’elle avait choisi de voir, mais aussi la misère dans laquelle baignent les habitants dans certains endroits du globe. Comme si poser mes yeux de visiteur sur leur corps d’hommes et de femmes pris dans la tourmente était d’une indécence crue. Car je crois avoir toujours été habitée par la conviction que visiter, seulement visiter, c’est choisir de voir quelque chose en ignorant le reste. Ainsi ai-je choisi de voir les pyramides, les jardins suspendus ou les temples, mais sans doute pas la fillette qui, essuyant un filet d’eau brunâtre au coin de sa bouche, a bu dans le caniveau et me tend une fleur séchée pour obtenir un sou. C’est en choisissant ce que je vois du pays et de ses gens que je me sens voyeuse. À la manière d’un ingrat qui s’extasie sur les courbes généreuses d’une femme tout en ignorant superbement son corps roué de coups. L’homme qui choisit ce qu’il voit, et se tient rigidement à ce choix, voyage comme il se satisfait d’un produit de consommation. Choisir c’est sélectionner, comme on choisit un film. Éliminer, comme on écarte un problème qui nous est difficile. C’est toujours agir selon son mode de pensée, selon son cadre culturel. Ainsi l’homme arraisonne une culture différente comme il arraisonne la nature : il fait subir son habitus à l’autre. Cet homme-là vient en Occidental, à la recherche d’un peu d’exotisme. Et je me hérisse, car cela réifie l’autre en support de distraction. Quelle humiliation pour un peuple d’être le bouffon du roi !

J’ai l’intuition que ce comportement du touriste-type ne fait que creuser les sillons rouges des préjugés. Si l’Afrique est un continent que l’on visite pour une bouffée d’exotisme alors ses habitants et ses contrées si splendides ne sont que des pages de publicité distrayantes. Penchons-nous sur la définition du mot tourisme, et son étymologie, je pense qu’elle est ici intéressante. Faire du tourisme c’est « voyager pour son plaisir ». Le problème est dans le « son ». On voyage en effet principalement de nos jours, toujours dans une perspective de recevoir, mais sans ne jamais rien donner en retour, puisque nous sommes là pour notre bon plaisir. L’étymologie du mot tourisme, indique que ce terme vient de l’anglais to tour, voyager autour. Or, c’est uniquement dans la définition française actuelle qu’apparaît la notion de plaisir personnel, ce qui signifie que ce sont nos pratiques qui ont changé. Tourisme de masse, nous y voilà. C’est à ce cheval de Troie que je m’attaque, et non pas au goût du voyage, car je l’ai terriblement.

Je pense qu’il nous incombe de nous interroger sérieusement sur nos comportements, chez nous comme ailleurs. C’est pourquoi j’ai rêvé d’un autre regard sur le monde, j’ai rêvé d’un échange avec ce pays que je foule sous mes pieds et son habitant à qui je souris, comme deux hommes qui si longtemps séparés se retrouvent autour d’une poignée de main. J’ai rêvé de ma capacité à donner, et à découvrir le contre-don d’autrui. J’ai rêvé à cet émerveillement mutuel. Et quand je me suis éveillée, j’ai pensé que le voyageur est celui qui ne choisit rien pour tout donner. Celui qui, par l’échange entre deux cultures, reçoit à son tour et finalement, aime le croisement des êtres. Alors peut-être qu’en replaçant l’homme au centre de nos préoccupations, philosophiques comme sociopolitique, en redevenant sensibles à la part de divin qui transpire dans chaque visage humain, pour reprendre les mots de Levinas, la peur et le racisme perdraient du terrain. Mais il est tard et j’ai hâte de rêver ce rêve.

Image : Paul Huet, « Plage de Trouville au soleil couchant »

Charlotte Girard

1 commentaire

  • Un fort beau rêve, en effet !
    Peut-être en apercevons-nous déjà les balbutiements ? Comme premier pas, déserter les plateformes d’hébergement hôtelières au profit du canapé de l’habitant (couchsurfing), ou de chambres d’hôtes, contribuerait grandement à briser le mur. Je pense qu’installer une proximité importante avec les habitants dans le cadre de l’hébergement (un des besoins primaires du voyageur) serait un bon moyen pour faire découler de manière naturelle une situation d’échange avec l’habitant. Les autres besoins majeurs du voyageur, tels que la nourriture, trouveraient ensuite naturellement leur satisfaction via les infrastructures et dispositifs locaux.
    A la condition évidente que les deux parties, savamment armées de leur tolérance, soient animés de ces intentions d’apprentissage mutuel, idée faisant tragiquement défaut dans le modèle touristique contemporain.
    Dans la théorie, la rétribution du touriste/voyageur/routard/schtroumpf… irait à l’habitant plutôt que dans les poches de la première chaîne hôtelière multinationale célébrée pour ses exotiques divertissement (ça fait un peu bordel de l’antiquité romaine dit comme ça ; une image dont l’éloquence me semble grandir avec le temps). Mais je m’arrête ici ; pointer le diable du doigt ne fera pas fuir le problème, aussi tournons nos regards vers les solutions, et contribuons à les mettre en valeur.
    Les alternatives existent ; elles naissent, et se développent pas à pas. Il n’y a qu’en leur accordant notre attention sérieuse et notre pleine contribution que l’on peut souhaiter voir les chose changer.
    Dès lors que tu veux voir arriver un rêve, il t’appartient de commencer par en dresser l’esquisse ; et de ne pas oublier que le plus vulgaire dessin peut devenir une cathédrale.

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