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Interview : À la découverte du projet Adana

Sorb’on a rencontré deux étudiantes qui se sont engagées auprès des réfugiés syriens en Turquie avec leur projet Adana.

Isis et Flannery sont deux étudiantes en M2 Études de Développement à l’IEDES, l’une en Expertise économique et évaluation de projets, l’autre en Développement local : acteurs, mobilisations et territoires. Leur point commun : la Turquie.

Après des études de sociologie, Isis fait un échange en Turquie avant de poursuivre en master Recherche sur le monde arabo-musulman à l’université de Marseille. Flannery quant à elle, après des études d’économie et de littérature allemande en Irlande, fait une année de césure en Turquie au Ministère des Affaires européennes.
Toutes deux adhérentes de l’Association Études et Développement (AED), elles ont monté un projet de développement qui promeut l’accès à l’éducation des réfugiés syriens dans la ville turque d’Adana. Nous les avons rencontrées.

 

Pouvez-vous présenter le Projet Adana ?

Nous sommes membres de l’association Études et Développement et c’est dans ce cadre que nous avons monté ce projet Adana en 2014. À la base, nous avons passé du temps en Turquie et nous nous sommes intéressées à la question de l’intégration et de l’adaptation des réfugiés syriens à la société turque.
En se penchant sur l’accès à l’éducation, on s’est vite rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup d’information et qu’elle n’était pas centralisée. C’était donc très difficile d’avoir une image globale de la situation. C’est pour cela qu’on a voulu faire une étude pour comprendre ce qu’il se passe concrètement là-bas (combien il y a d’écoles, ce qu’il manque, etc.).
On a donc commencé notre travail en 2014, et on s’est rendu compte qu’il y avait énormément d’associations, mais qu’elles n’étaient pas unifiées : notre objectif est donc de mettre en lien des associations (créer une plateforme pour mettre en commun des projets) sur place afin de permettre l’accès à l’éducation aux réfugiés syriens. On veut aussi sensibiliser la population estudiantine à ces problématiques, car on s’est rendu compte que les étudiants ne sont pas très informés. On souhaite donc témoigner et parler de notre expérience.

 

Et vous menez ce projet toutes les deux ?

Oui on est que toutes les deux. C’est beaucoup de travail, il faut être sur tous les plans, on touche à tout. On a connu des phases ou on travaillait dessus plusieurs heures par jour, c’était vraiment comme un cours en plus, mais là ça va mieux, on a encore du travail, mais on est plus cool, on le prend différemment. Et puis on écrit notre rapport en ce moment. Mais c’est faisable à deux, notre projet n’est pas immense. Et puis ça nous a aidé aussi, pour les relations d’humain à humain, quand tu arrives là bas c’est plus facile d’être deux.

 

Pourquoi à Adana ?

On a choisi la ville d’Adana parce qu’il fallait que ce soit une ville accessible au niveau pratique, c’est-à-dire ne se trouvant pas dans une zone rouge ou orange. Et tout simplement, car c’est une des villes turques où il y a le plus de réfugiés syriens.

 

Vous êtes donc étudiantes à Paris et votre projet a pour vocation d’agir à Adana en Turquie… Comment agit-on en Turquie depuis Paris ?

On connaissait déjà la Turquie, on connaissait la langue, mais on ne connaissait pas tellement les enjeux. Notre stratégie a donc été de se rapprocher des associations syriennes à Paris qui travaillent sur l’éducation, pour qu’elles nous donnent leur avis. L’association ILASOURIA nous a soutenues, nous a donné un regard extérieur, et ça aide vraiment d’avoir des avis de personnes qui s’y connaissent.
Aussi, on a contacté énormément de personnes. Parfois ça nous aidait vraiment, et parfois ça permettait juste d’avoir des retours positifs, mais en tout cas ça nous confortait dans l’idée que ce que l’on faisait valait la peine.
Sur place on a surtout fait jouer le bouche-à-oreille. On est allées une fois là-bas, et on est en contact permanent avec les associations locales, donc on sait ce qu’il se passe.

 

Quelles sont les principales difficultés auxquelles font face les réfugiés syriens lorsqu’ils arrivent en Turquie ? La barrière de la langue est un enjeu important, n’est-ce pas ?

La barrière de la langue est en effet très importante. Le turc et l’arabe sont deux langues très différentes. Le turc est une langue très nouvelle, qui n’a plus aucun mot ou expression issus de l’arabe. Donc évidemment, c’est un enjeu important : l’activité principale des associations à Adana est de donner des cours de turc. Nous, nous pensons que cette barrière de la langue est un enjeu très important, car c’est une question d’intégration. Les réfugiés syriens qui arrivent en Turquie, ce sont les Syriens de demain. Ils doivent s’intégrer d’une façon ou d’une autre. C’est donc très dur, car ils ne peuvent pas forcément aller à l’école.
À Adana, il y a des écoles parallèles pour les réfugiés, avec le programme syrien. Cela se comprend totalement, mais on pense que sur le long terme, cela va poser des problèmes. Dans les écoles parallèles, les réfugiés syriens n’apprennent pas le turc, les enfants ne se font pas d’amis turcs, et cela ne facilite pas l’intégration.

 

Et parlez-vous turc ?

On parle toutes les deux turc. On peut discuter, parler de façon informelle sans problème, et puis les gens s’adaptent aussi quand on parle avec eux. On avait quand même des appréhensions par rapport à ça, on a contacté des traducteurs, mais ça n’a pas fonctionné, donc finalement on s’est débrouillées sans.

 

Comment fonctionnez-vous financièrement parlant ? L’Université vous donne des subventions ?

L’avantage, c’est que notre projet entre dans le cadre de l’Association Études et Développement de notre Master : cette association a beaucoup d’expérience et possède un dossier complet sur les subventions. On en a reçu du FSDIE (Fond de Solidarité au Développement des Initiatives étudiantes), de la Marie de Paris, et on est en attente pour le Val-de-Marne. On a aussi été finaliste pour le prix PIEDD (Prix des initiatives étudiantes pour l’Éducation et le Développement). Tout ça nous a permis de couvrir tous nos frais. On a dû avancer de l’argent, mais on est rentrées parfaitement dans le budget.

 

Où en êtes-vous aujourd’hui ? Quelle est l’actualité de votre projet ?

Nous étions parties dans l’idée de créer un réseau, et on s’est rendu compte qu’à Adana, c’était très bien organisé, donc maintenant on veut capitaliser tout ça et faire une sorte d’enquête, et la remettre au Gouvernorat d’Adana, et à l’Éducation nationale afin d’avoir un retour, une mise au point, pour voir si cette ville peut être un modèle ou non. Du coup, on écrit ce rapport en ce moment, et on veut le partager avec tous nos contacts.
On veut aussi mettre en ligne une base de données de toutes les associations qui aident les réfugiés syriens en Turquie. Cela existe déjà, mais on s’est aperçues qu’elles n’étaient pas toujours très complètes.
Sinon on veut organiser quelques évènements. D’abord on va participer à un forum à l’IEDES avec les autres étudiants qui ont mis en œuvre des projets. Et on organise aussi une conférence en janvier où il y aura cette fois des intervenants.
Notre objectif maintenant, c’est de faire un travail de restitution, et de transmettre aux étudiants notre expérience pour les motiver à s’investir dans des projets.

 

En lisant vos portraits sur le site du projet, on s’aperçoit que vous avez des parcours atypiques et que vous avez beaucoup voyagé. Quel est votre rapport à la Turquie dans tout ça ?

On a adoré la Turquie. On y a toutes les deux vécu donc on connaît des gens sur place, on a une vie sur place.
C’est vrai qu’on est prises de sentiments quand on y a vécu, et puis tout ce qui se passe là-bas fait réfléchir. La Turquie est un pays où les choses se passent très vite, autant sur la question des réfugiés, que sur les questions politiques. Ça bouge beaucoup. Donc on est vraiment sollicitées à réfléchir sur ces enjeux et on est toutes les deux intéressées par la question des réfugiés. On ne sait pas si on va retourner vivre là-bas, mais en tout cas c’est un pays que l’on suivra tout le temps.
On l’a choisi aussi, car on connaît la langue, et bien sûr parce que c’est un pays limitrophe de la Syrie où il y a deux millions de réfugiés syriens, donc là où les besoins sont les plus urgents.

 

Par rapport à ce que vous faites en Turquie, quel est votre regard sur ce qu’il se passe en France et pourquoi ne pas agir ici ?

C’est vrai qu’ici, on aurait pu avoir une action plus ciblée. Mais nous, nous avons vocation à travailler à l’international. Ce projet entre dans le cadre de nos études puisqu’il constitue une première expérience professionnelle. On a dû beaucoup travailler, faire du terrain, se poser beaucoup de questions sur le pays, se demander par exemple quelle est notre légitimité à agir là-bas, ce que l’on peut apporter en tant que Françaises… Et tout ça, ce sont des choses que l’on peut valoriser.

 

Bruxelles a annoncé vouloir mettre en place un plan d’action au terme duquel Ankara s’engagerait à contenir sur son territoire les flux de migrants qui veulent rejoindre l’Europe, en échange d’une libéralisation du régime des visas pour les Turcs et d’une reprise des négociations quant à la candidature de la Turquie à une entrée dans l’UE.
Qu’en pensez-vous ?

La population turque est très polarisée. Il y en a qui veulent absolument entrer dans l’Union européenne, d’autres non. Je pense que c’est beaucoup de paroles sur des choses qui ne vont pas se faire. La Turquie fait déjà pas mal d’efforts concernant les réfugiés, mais elle ne peut pas tout faire. Ce qu’elle attend de l’Europe c’est surtout un support financier. Elle a dépensé 4,5 milliards d’euros depuis 2014 pour les réfugiés, alors qu’il y a eu très peu de support international.
Pour certains Syriens que nous avons rencontrés, la Turquie, c’est pour travailler, mettre de l’argent de côté, mais après ils veulent rejoindre l’Europe. Ils réalisent qu’ils ne vont pas retourner en Syrie et se rendent bien compte que la Turquie ne peut pas leur fournir un Eldorado, alors ils se disent que leur chance est ailleurs. En plus, beaucoup parlent anglais alors que les Turcs ne le parlent pas, ou peu.

 

Y a-t-il en Turquie des manifestations ou des mouvements contre l’arrivée des réfugiés syriens, comme on peut en voir en France ou en Allemagne (PEGIDA) ?

Les réfugiés en Turquie, c’est le sujet principal en dehors de la politique. Il y a des villes où la population de réfugiés syriens a doublé, atteignant 10-15 % de la population. C’est énorme. Du coup forcément il y a quelques mouvements, mais ça reste une minorité. Après il y a des partis politiques nationalistes, racistes, et qui défendent l’idée de reconduire les Syriens à la frontière. À ce sujet, on a lu et entendu des choses, mais on n’a jamais vu de manifestations.
En tout cas ce n’est pas comme PEGIDA, ce n’est pas du tout la même culture, les gens en Turquie ne manifestent pas pour les mêmes raisons.

 

Enfin, comment je peux, moi, étudiante à la Sorbonne qui est tombée sur votre site internet, vous soutenir ou vous aider ?

Pour l’instant on est dans une phase de restitution, donc on ne recherche pas vraiment de l’aide, mais on aimerait surtout que les gens viennent à nos conférences et qu’on puisse faire partager notre expérience.
Et si quelqu’un veut s’engager, il peut contacter nos partenaires (les associations syriennes à Paris) parce qu’eux, ils font quelque chose sur le long terme. Nos apports iront à nos partenaires. ILASOURIA organise par exemple des cafés-débats, des conférences, autour de ces thématiques…
Aussi, si des gens veulent mener un projet en Turquie, ils peuvent nous contacter, on est vraiment prêtes à aider à fond. On veut vraiment montrer aux étudiants qu’il est possible de s’engager. Dans notre association, il y a eu beaucoup de projets de développement, au Cameroun, au Bénin, ou encore en Roumanie et les étudiants n’étaient généralement pas plus de 4-5. On souhaite aussi montrer que la langue n’est pas un obstacle, nous avons eu cet avantage, mais certains de nos camarades ne parlaient pas la langue du pays où ils agissaient et ont quand même accompli des choses. Ce qu’il faut avant tout, c’est trouver de bons partenaires sur place.

Pour découvrir le Projet d’Isis et Flannery :
http://projetadana.wix.com/adana
https://www.facebook.com/projetadana

… Et de tous ceux que nous n’avons pas rencontré, mais qui ont mené un projet à l’IEDES :

— Enquête en Roumanie « Les Roms à l’école »

— Enquête au Cameroun « Les tontons au Cameroun »

— Évaluation « Électrification et Développement à Madagascar »

et aussi un projet au Bénin…

Malena Pellion

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