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Sauver la Grèce, sauver l’Europe

Retour clair et détaillé sur le chemin qu’a parcouru la Grèce pour arriver à ce 3 juillet au soir, où le peuple a voté contre l’austérité européenne.

On entend beaucoup de choses ces derniers temps sur la crise de la dette grecque. Un sujet aussi complexe que passionnant, et très souvent traité en surface. Ce qui conduit à une campagne qui tourne – parfois – à la désinformation, tant la Grèce est plus que jamais considérée comme le « chat noir » de la zone euro, et même comme l’unique responsable de sa situation. S’il ne faut en aucun cas occulter le rôle joué par l’État grec dans son propre enlisement, peut-on décemment prendre le risque de la laisser sortir de la zone euro, sans prendre en compte que cette situation soit également due à l’ensemble des pays la composant ?

Responsabiliser la Grèce

Il ne s’agit pas, comme précisé plus haut, de dire que la Grèce est absolument étrangère à sa situation actuelle. Cela serait mentir et occulter les agissements d’un pays qui a délibérément, des années durant, falsifié ses statistiques nationales, notamment relatives au niveau de la dette et au budget de la Nation. Jean-Claude Juncker, actuel Président de la Commission Européenne et ancien Président de l’Eurogroupe, finira même par perdre ses nerfs lorsque l’affaire commença à prendre de l’ampleur en 2009 : « On arrête de jouer, on veut de vrais chiffres désormais »

Il faut dire que lorsque le Ministre des Finances grec d’alors, Papakonstantínou, annonce lors d’une rencontre avec ses homologues européens que le déficit public n’est pas de 6% du PIB mais bien de 13%, c’est à juste titre que les membres de la zone euro s’inquiètent. D’autant que la Grèce, en plus d’avoir fait preuve d’un laxisme budgétaire coupable dès son adhésion à la zone euro assurée en 2001 (augmentation de 140% des salaires des fonctionnaires en 8 ans), a depuis de nombreuses décennies eu du mal à organiser un recouvrement efficace de l’impôt.

Une défaillance autant due à une administration friable qu’à une mauvaise volonté de la population grecque, représentant un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Expliquer ces réticences citoyennes n’est cependant pas de trop. La Grèce fut en effet sous occupation ottomane durant de près de quatre siècles. Suivirent des périodes toutes aussi noires, le pays ayant été par la suite à nouveau occupé durant la Seconde Guerre mondiale puis frappé par une guerre civile de grande ampleur… Avant de connaître une dictature de colonels à partir de 1967.

Ce n’est donc qu’en 1974 qu’une véritable République fut installée en Grèce. Dès lors, peut-on réellement reprocher à la population grecque de ne pas, dans la foulée de l’instauration d’une si jeune démocratie, se montrer des plus assidus et volontaires pour payer leurs impôts ? Sachant que durant plusieurs siècles, ces derniers étaient perçus comme une ponction faite à chaque habitant, sans contrepartie en terme de services publics ou encore Sécurité sociale. La « ponction de l’occupant ou de la dictature » d’hier mettra sûrement du temps à devenir l’impôt – au sens auquel nous l’entendons – de demain.

Une crise remettant en cause la zone euro et le système financier international

Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est que l’ampleur prise par la crise des dettes souveraines en Europe (et notamment dans la zone euro) est principalement due à la zone euro elle même. Le cas grec, à l’instar des cas portugais ou espagnols – toute proportion gardée – fut ainsi amplifié et aggravé par les politiques d’austérité prônées par la zone euro et la réaction du système financier international.

Dans un premier temps, la Grèce a en effet vu sa dette augmenter par l’ « effet domino » des taux d’intérêts. Face au niveau impressionnant de sa dette, de plus en plus de créanciers ont commencé à douter – à juste titre – des capacités de remboursement de la Grèce. Comme le risque de ne pas être remboursé était de plus en plus grand, les taux d’intérêts ont commencé à augmenter, aggravant eux mêmes mécaniquement la charge de la dette. Un cercle vicieux bien malheureux.

Parallèlement, c’est bien la politique économique de toute la zone euro qui a conduit à l’aggravation extraordinaire de la dette publique grecque. Les politiques d’austérité, également prônées par le Fonds Monétaire International (FMI) et d’une rare violence, n’ont en rien amélioré la situation des États membres, ou au prix de sacrifices importants (augmentation des inégalités, de la pauvreté, diminution des dépenses sociales, absence de croissance, augmentation du chômage notamment des jeunes). Comment espérer réduire une dette publique dans de telles conditions ?

Le problème aurait pu et du être traité en amont, ce qui au regard de la politique monétariste de la Banque Centrale Européenne (BCE) et du manque de volonté des partenaires européens était totalement exclu. La BCE ne pouvant maintenir la Grèce à flot, cette dernière a du de nouveau emprunter. Sa dette fut restructurée, devenant petit à petit essentiellement détenue par des acteurs économiques publics, c’est à dire les États membres de la zone euro eux mêmes. Des partenaires qui savaient très bien que la Grèce, au regard de sa situation et des mesures d’austérité entreprises, ne pouvait vraisemblablement pas rembourser sa dette avant longtemps.

Les pays de la zone euro sont d’autant plus coupables que certains ont par exemple profité du plan de sauvetage mis en place en 2010 pour se débarrasser des bons du Trésor grec détenus par leurs banques nationales, se substituant à ces dernières. Sans parler des riches contribuables grecs fuyant les augmentations massives d’impôts pour les plus aisés dans leur pays, accueillis par certains pays sans qu’aucune information ne soit transmise à l’administration grecque.

Plus généralement, les créanciers de la Grèce font preuves d’une irresponsabilité totale en refusant toute restructuration de la dette, restructuration pourtant promise à partir du moment où la Grèce présentait un léger excédent primaire. Ce qui est le cas, puisqu’elle perçoit plus d’impôts qu’elle n’engage de dépenses publiques. Un exploit quand on sait qu’en 2008, le déficit public était estimé à 13% du PIB. Ce choix est d’autant plus incompréhensible que des pays européens plus importants que la Grèce (qui représente 2% du PIB de la zone euro, un peu plus de 3% en comptant sa dette) ont vu leur dette être repoussée pour être au final effacée. Au premier rang desquels l’Allemagne, qui n’a remboursé ses dettes ni après la Première guerre mondiale, ni après la Seconde Guerre mondiale, ni après sa réunification. La Conférence de Londres (1953), où fut repoussé l’essentiel du remboursement de sa dette, devrait pourtant rappeler à l’Allemagne d’aujourd’hui l’effort, le pardon et la solidarité dont ont fait preuve ses partenaires européens, refusant de faire payer aux générations allemandes présentes et futures les déboires nazis et hégémoniques de leur pays durant la première moitié du XXe siècle. Il fut ainsi décidé, lors de la réunification, d’effacer l’ensemble de la dette allemande dans sa grande majorité. Le chancelier allemand Helmut Kohl avait de toute façon refusé d’appliquer l’accord conclu à Londres, qui stipulait que l’Allemagne paierait la partie restante de sa dette – cette dernière ayant largement diminué suite à cet accord – en cas de réunification. Détail pour le moins ironique : la Grèce, occupée par l’Allemagne nazie, faisait alors partie des créanciers de l’Allemagne vaincue puis réunifiée.

Est alors demandé à la Grèce la conjugaison de deux politiques paradoxales : la poursuite de réformes et des mesures d’austérité ainsi que le remboursement de sa dette. Or, le meilleur moyen de rembourser une dette n’est pas d’asphyxier encore plus une économie qui, si elle a amélioré ses comptes, peine à retrouver le chemin de la croissance, à l’instar de l’ensemble de la zone euro. Rembourser une dette en dégageant chaque année des excédents budgétaires est possible, en témoigne l’exemple du Royaume-Uni au XIXe siècle, mais prendra du temps (en dispose-t-on ?) et surtout ne participera aucunement à la remise en cause de la politique économique de la zone euro (peut-on se le permettre ?). Les objectifs fixés vont crescendo et fixent la barre relativement haut compte tenu de l’état actuel de la Grèce.

Le peuple grec, au même titre que le peuple allemand avant lui, se voit donc contraint de payer pour des erreurs et des manipulations orchestrées et commises par ses anciens dirigeants, notamment Loukas Papadimos. Est-ce juste ? Sans compter, par ailleurs, que les institutions européennes semblent avoir un rôle tout à fait important dans cette crise, qui est aussi le fruit de leur irresponsabilité.

Et maintenant ?

La Grèce a donc indéniablement commis des erreurs. Néanmoins, à la lecture de tous ces éléments, ne pourrait-on pas reconnaître que les institutions européennes, les partenaires européens et plus généralement la politique d’austérité au sein de la zone euro sont tout aussi responsables ?

Au delà des ces nombreuses questions soulevées, il est troublant de voir que la France n’a adopté aucune position claire. Comment notre pays peut-il rester aussi muet sur un sujet si important, ce tournant si historique ? L’opposition a probablement plus parlé de ce sujet que le Chef de l’État, François Hollande, parti en voyage officiel en Afrique à des heures si importantes pour l’avenir de notre continent. Sa seule déclaration fut de dire que la sortie de la Grèce de la zone euro n’affecterait en rien la situation de notre pays, ce qui est difficilement soutenable.

Ce dernier n’a pas voulu s’engouffrer dans la brèche qui pourtant semblait lui tendre les bras. Le cas grec représente – ou représentait – en effet une opportunité exceptionnelle de faire valoir ce qu’il semblait vouloir défendre, à savoir une Europe pour la croissance, l’investissement, et non l’austérité et les – trop – nombreux sacrifices déjà consentis par de nombreux pays européens. En restant muet, le Président de la République ne fait que valider, consentir à la politique économique de la zone euro, qu’il semblait vouloir réorienter, ce qui ne fut pas le cas, bien que la BCE semble faire preuve de bien plus de pragmatisme et d’écoute ces derniers mois.

Le référendum reste en tout cas un grand mystère. La Grèce étant incapable de rembourser sa dette, et son peuple n’ayant logiquement aucune envie de poursuivre les efforts inhumains entrepris il y a déjà plusieurs années, le « Non » devrait logiquement l’emporter, c’est à dire que le plan proposé par les créanciers serait refusé par le référendum. Si dans cette hypothèse Syriza restait au pouvoir, l’avenir de la Grèce au sein de la zone euro serait particulièrement compromis. A moins que de nouvelles négociations aient lieu, ce qui ne serait pas le cas si le « Oui » l’emporte, Syriza et son leader Alexis Tsipras devant vraisemblablement démissionner et la Grèce accepter le plan proposé par ses créanciers. Les incertitudes en cas de victoire du « Non » rendent en tout cas incertaine l’issue du vote.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La zone euro ne peut décemment se permettre d’abandonner la Grèce à son sort. D’une part dans l’intérêt de ce pays, qui connaitrait probablement des difficultés énormes suite à sa sortie, malgré sa possibilité retrouvée de dévaluer. D’autre part, dans son propre intérêt. Laisser sortir de la Grèce, c’est perdre un allié stratégique, notamment géographiquement, déjà approché par la Russie qui pourrait profiter de la situation. C’est aussi et surtout ouvrir la porte à la sortie de plusieurs pays en difficulté de la zone euro. Des difficultés plus dues à la zone euro elle même, à son manque d’intégration sur certains points (l’harmonisation fiscale se faisant par exemple attendre) et à son manque de cohérence. La Grèce ne représente que 2% du PIB de la zone euro et le traitement de son cas pose problème. Qu’en sera-t-il quand des pays d’une toute autre importance économique seront, eux aussi, au bord du gouffre ?

Peut-on laisser les partis d’extrême droite, le populisme, s’emparer des peurs, des doutes des différents peuples européens ? Le scénario que l’on souhaitait à tout prix éviter, que l’on n’imaginait plus, ne peut devenir une réalité. Il ne ferait qu’aggraver les tensions déjà existantes, au profit de ceux souhaitant diviser et sortir de la zone euro, qui argumenteront – à raison cette fois – qu’une sortie est tout à fait possible. Ne laissons pas, face à la gravité de la situation, notre entêtement leur donner raison. Plus qu’une possibilité, cela est notre devoir. Pour sauver la Grèce, mais aussi pour sauver l’Europe, qui a, une fois n’est pas coutume, rendez vous avec son histoire.

Pour suivre les derniers événements à ce propos, suivez le lien :
http://www.slate.fr/story/103921/grece-jour-referendum

Alexis Moreno

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