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Muse – Drones

Le nouvel opus de Muse analysé rien que pour vous. Il y a du mieux, mais c’est pas encore ça.

Le dernier souvenir que l’on gardait de Muse n’était pas des plus réjouissants. Celui de ce sixième album, The 2nd Law, décousu et insipide, qui était proprement indigne de ces figures de proue du rock britannique. Il y avait donc de quoi accueillir avec toute la retenue du monde cet album qui, certes, redresse indéniablement la barre, mais reste un cran au-dessous de ce que l’on pouvait espérer.

Exit la deuxième loi de la thermodynamique que tout fan se respectant connaît déjà par cœur (ou pas), l’album s’inscrit dans la dénonciation de la déshumanisation moderne, induite selon Matthew Bellamy par la technologie de masse. Le personnage de Drones évolue dans une dystopie à ciel ouvert où les performances technologiques ont pris le pas sur l’humanité, où les combats sont menés par des soldats dépossédés de toute forme d’empathie – en ce, plus proches de robots que de toute forme humaine. L’axe de la guerre n’est pas un hasard, le chanteur, guitariste et pianiste du groupe ayant été inspiré par la lecture de ‪Predators: The CIA’s Drone War on al Qaeda‬ qui revient sur l’usage de drones de combat et leurs failles profondes, s’inscrivant dans la longue lignée des questionnements concernant le statut des victimes de guerre. Mais le propos se veut plus large : « Drones est une métaphore moderne de la perte d’empathie » déclare à nouveau Matthew Bellamy sur les ondes de la BBC. Il s’agit avant tout de s’interroger, plus ou moins pertinemment, sur l’immixtion de la technologie dans nos relations humaines et sur l’aliénation du sentiment humain dont Dead Inside ainsi qu’Aftermath traitent en miroir. Au terme de 52 minutes d’oppression, l’histoire s’achève sur une note positive, le protagoniste s’émancipant du système l’ayant réduit à la plus basse échelle de l’humanité. Mais jusqu’à quand ? L’angoisse plane, présente jusque dans les chœurs du morceau final. ‬

En ligne de mire de Drones, la volonté de redonner ses lettres d’or à la construction même de l’album, tendant selon Matthew Bellamy à être mise en pièces par la popularisation du format single sur les plateformes de streaming : « L’album est devenu un ensemble de chansons presque insensé. Mais un album qui renferme un concept, une histoire, une raison d’être un album, quoi que ce soit, fait plus sens maintenant que jamais ». Cette volonté tient en partie la route, dans la mesure où cet album-concept est structuré par un arc narratif prééminent, dominé par l’histoire de cet être humain en proie à des oppresseurs enclins à la déshumanisation et à la mort. Drones prend les airs d’un roman, narrant la chute du personnage sous le joug de son oppresseur pendant la première moitié de l’album, pour s’achever sur sa révolte et son émancipation. Petit bémol dans toute cette belle entreprise, Matthew Bellamy n’a jamais été un grand parolier, et ce défaut s’avère plus saillant que jamais (« On the outside I’m the greatest guy / Now I’m dead inside »). Difficile de ne pas hausser un sourcil lorsqu’il entonne « Your ass belongs to me now » – vous en conviendrez. C’est pourtant bien musicalement que l’album peine à trouver une quelconque cohérence. Sans même mentionner le souci des interludes [Drill Sergeant] et [JFK] auxquels on peine à trouver une raison d’être sur l’album, Drones a bien du mal à trouver son identité. Aucune progression n’est clairement identifiable, perdue certainement en même temps que la cohésion de l’ensemble. La triade aux guitares rugissantes ReapersThe HandlerDefector se voit prise au piège entre la mauvaise pop de Mercy et Revolt, tandis que les trois derniers titres de l’album détonnent bien trop avec le reste du projet pour créer une quelconque harmonie. Inutile de préciser que l’impression d’écouter trois albums différents à la fois n’est pas exactement une bonne nouvelle.

Le groupe avait annoncé, au cours de diverses interviews, un « retour à leurs débuts ». Comprendre par ici une structure musicale recentrée autour du trio guitare – basse – batterie, une formule gagnante qui avait donné lieu à ce qui resteront probablement leurs meilleurs albums. Adieu donc synthés, distorsions excessives et dubstep, vous ne serez pas regrettés. Pourtant, malgré la promesse tenue d’un album résolument plus « heavy », Drones reste insatisfaisant et outrageusement inégal. Il ne s’agit pas ici d’espérer, en 2015, un nouvel Origin of Symmetry ou un Absolution. Au regard de la discographie de Muse, il convient de prendre chaque album comme une entité nouvelle et de ne pas tomber dans l’écueil de la comparaison, à moins de vouloir se faire beaucoup (beaucoup) de mal. Pour autant, il y a quelque chose qui ne fonctionne simplement pas. Muse ne manquent pas de s’égarer dans leur plus mauvais travers pop : les insensées Mercy et Revolt, au mieux radio-friendly, au pire soupe inintelligible, sont creuses de toute l’ambition qui parvient encore à maintenir l’album à flot. D’un mixage taillé au couteau, il ne reste que des mélodies peroxydées au possible que Chris Martin aurait lui-même reniées. Un sentiment inextricable de déjà-vu prolonge cette déception : outre les diverses influences extrêmement proéminentes de Rage Against the Machine et de Queen, le riff de Psycho, qui porte le morceau entier sur ses fragiles épaules, semble familier à certains. Pour cause, le groupe le joue déjà régulièrement en concert depuis 1999 – rien que ça. Pour l’effet de surprise, on repassera. Quant à la monotone Dead Inside, ses deux dernières minutes évoquent sans aucune subtilité la fin de Madness, présente sur The 2nd Law ; exception faite que le pont de Dead Inside, lui, est une abomination. Un peu facile comme procédé, l’incapacité d’un groupe à se réinventer étant sûrement pire plaie que les expérimentations ratées.

Cela dit, puisque Drones brille des milles feux de l’inconstance, c’est qu’il y a aussi quelques titres qui méritent une attention particulière. Reapers et The Handler tout d’abord, qui, à mi-chemin de l’écoute, suscitent un vif regain d’intérêt pour l’album et constituent sans doute ce que Muse a fait de mieux en trois albums. Reapers, malgré ce défaut persistant de construction, nous offre des solos en tapping de toute beauté. La dernière partie de la chanson, parfaitement introduite par un motif joué à la basse par Chris Wolstenholme, se révèle vibrante d’intensité, si bien que l’on pardonne à demi-mot les emprunts flagrants à Rage Against the Machine. Constat similaire pour The Handler où l’on note tout de même une section intermédiaire qui traîne en longueur, sauvée par la batterie de Dominic Howard et les tant affectionnés falsettos de Matthew Bellamy. Il ne fait aucun doute que ces titres seront d’autant plus magnifiés que Muse détient les clefs d’une expérience live encore inégalée. Quant à The Globalist, unique raison de poursuivre l’écoute de l’album, elle laisse perplexe. Elle aurait pu être ce morceau flirtant avec les hauteurs des ambitions de Muse. Un poil grandiloquent, pleinement éclatant… du moins jusqu’à sa septième minute. Avant qu’elle ne s’écrase, on ne sait trop comment ni pourquoi, dans les méandres d’une ballade mièvre et ne s’en relève plus. Pile quand on commençait à avoir de sérieux espoirs.

Doucement (mais sûrement ?) c’est ainsi que Muse reprend route vers des horizons potentiellement prometteurs. Malgré des défauts évidents qui plombent l’album, il reste toujours ces morceaux qui portent en germe des semblants de frissons que l’on ne pensait pas retrouver un jour à l’écoute d’un album de Muse. Assez pour conclure sur un pas mal… mais peut mieux faire.

Cassandre Gouillaud

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