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Une expérience d’autogestion : L’université de Vincennes

Paris 8 à Vincenne. Le symbole d’une époque de révolte estudiantines et d’un système d’enseignement à contre-courant, ajourd’hui disparus. Sorb’on vous propose de (re)découvrir cette université pas comme les autres.

Dans ce contexte particulier (générale à toute les universités) où l’austérité frappe de plein fouet des facs de moins en moins politisées (et innovantes), on se propose d’évoquer le temps où  le nom de « Paris 8 » n’évoquait pas que la grève de salariés précaires, mais le foyer de l’innovation intellectuelle et du progressisme, enfant d’un souffle libertaire issu de Mai 68.

La fac, ancêtre de celle de Saint-Denis, a été ouverte en 1969 à la suite du décret du ministre de l’Education Nationale, Edgar Faure en 1968. Après les événements de Mai 68, l’objectif est de « désencombrer la Sorbonne et Assas, et d’y envoyer les contestataires ». Ceux-ci sont envoyés dans une université luxueuse, située dans le bois de Vincennes, à la périphérie de Paris. Paris 8  a donc été dès le départ conçue comme un moyen de concentrer la subversion au sein du monde universitaire; et pour cause, elle représente l’apogée des idées gauchistes, depuis leur foisonnement perpétuel (mais isolé) dans les années 70 à leur finale rentrée dans le rang dans les années 80, à l’époque où la fac est détruite pour remettre de l’ordre.

Du fait de la relative autonomie laissée par le gouvernement, l’équipe enseignante adopte une démarche d’enseignement pédagogiquement innovante. Le découpage disciplinaire est laissé en autogestion, ouvrant la voie à des « méthodes pédagogiques d’une grande originalité, orientée vers les problèmes du monde contemporain ». La population de l’université constitue l’autre innovation de l’université dès sa création, avec une ouverture plus massive aux bacheliers (et aux non-bacheliers), qui seront formés selon le ministère à une « insertion dans le monde économique ». Mais aussi aux étudiants étrangers (qui forment la moitié de la population étudiante au milieu des années 70), et de salariés qui contribuent à faire de l’université un endroit à part. Le nombre d’étudiants explose durant la courte durée de vie de l’institution : de 8000 étudiants en 1968-69, on passe à 32.000 en 1976-1977.

Rapidement, l’université de Vincennes s’affranchit du gouvernement, s’échappant du chemin prévu pour devenir un véritable lieu de « débauche intellectuel ». Cette fac d’un autre genre est avant tout « fortement anti-institutionnelle » : conçue comme une anti-Sorbonne, elle fut un lieu de contestation du pouvoir universitaire, de l’autorité pédagogique, de l’université et de la société dans son ensemble. Au sein de l’équipe enseignante, on trouve une volonté de déhiérachisation (par exemple, on ne fait pas de différence entre professeurs, maîtrises de conférences et assistants). Résolument orienté à gauche, le recrutement par cooptation des enseignants est réalisé sur un critère intellectuel, en raison de leurs proximités avec l’avant-garde de leur domaine et/ou de leur rôle pendant mai 68. (On cherche des « producteurs » plutôt que des « reproducteurs » au sens bourdieusien du terme).

On abolit la frontière entre cours magistraux et TD, supprimant du même coup les cours en amphi, et le contrôle terminal, et privilégiant donc l’enseignement par petits groupes. Au sein de l’université, on trouve une forte valorisation de la prise de parole des étudiants, et d’une remise en cause permanente de l’autorité des enseignants.Tessarechn, dans Vincennes, raconte comment René Schérer, suggérait ironiquement à l’étudiant qui s’estimait mal noté de « modifier sa note en celle qui lui semblait mieux adaptée ».
Et par inspiration du système américain, on a également une mise en formes de crédits sous formes « d’unités de valeurs » et la semestrialisation de l’année.

L’université Paris 8  fut effectivement un pôle d’excellence universitaire. De nombreux enseignants-chercheurs prestigieux ont constitué l’équipe pédagogique montée par Hélène Cixous. On peut citer notamment le département de philosophie comptant dans ses rangs Michel Foucault, Gilles Deleuze, ou encore François Châtelet. Les professeurs engagés ont une volonté d’invention, d’innovation dans les matières proposées. Ainsi, à côté des enseignements plus classiques, on retrouve par exemple un cours sur les notations mathématiques pour la musique contemporaine offert par Patrick Greussay (« à 5 ou 6 ») ou encore le cours de gourmandise de Noëlle Châtelet en odorama — encourageant ses élèves à se « renifler les uns les autres ».
Le projet pédagogique de l’université peut toutefois être remis en cause, à cause notamment de l’absence de projet commun, la magistralisation des cours des ténors (on vient à l’université souvent uniquement pour certains professeurs charismatiques) et l’agressivité dans la prise de parole des militants.

En effet, Paris 8 fut un lieu d’« intense agitation politique ». L’université a bien entendu été rapidement investie par des mouvements de gauche dont le PC et la gauche prolétarienne, principales forces en présence. De ces forces contestataires émergent une action souvent violente qui sera quelque part la marque de fabrique de Vincennes : action de commando voire de masse dirigées vers l’extérieur, qui donnent lieu à des lois répressives qui ne seront abolies que sous Mitterrand (comme la loi anticasseurs, qui prévoit une multiplication des condamnations).
Vincennes est aussi le lieu de l’expression des sexualités. Haut lieu du féminisme, Vincennes laisse la part belle à la parole des femmes, notamment par l’intermédiaire du MLF (Mouvement de libération des femmes). (Présence également du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire défendant toutes les ««« déviances »»», même les plus extrêmes.)

Mais l’université, victime de son propre caractère libertaire, sera progressivement ré-institutionnalisée, par l’introduction progressive d’élections, et d’un organigramme, qui sera facteur de conflits. Le « village » (qui dispose même d’un bazar dans le hall et où se déroule toutes sortes de trafics) est tiraillé entre les courants présents au sein du conseil, et la nécessité pour des personnages contestataires d’installer de l’autorité.
Cette contradiction est incarnée par la nomination puis la démission du dernier président de la fac, Pierre Merlin, séquestré et expulsé en 1980 à la suite d’une décision de renforcement des contrôles d’identité. Paris 8 a finalement été transféré à St Denis la même année, mais reste bien vivante dans la mémoire de tous ceux ayant eu la chance d’évoluer entre ses murs. Il n’y a pas de «Vincennois repenti», selon Gérard Miller, car au-delà de la contestation, Paris 8 reste une extraordinaire expérience d’éducation.

Pour aller plus loin :
  • Robveille Yolande, Condé Jean, Roman noir pour une université rouge : http://www.archives-video.univ-paris8.fr/video.php?recordID=124
  • Antoine Idier, « Charles Soulié, Un mythe à détruire ? Origines et destin du Centre universitaire expérimental de Vincennes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 29 avril 2012, consulté le 22 février 2015. URL : http://lectures.revues.org/8256
  • L’article de Marianne sur Vincennes : http://www.marianne.net/Vincennes-fac-ouverte-a-tous-en-68_a206290.html

Fabrice Goyi

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